Assurément, le temps des traitements préférentiels est terminé. L’Afrique est en train d’ouvrir les yeux sur une réalité qu’il n’est plus possible de cacher : les avantages tarifaires dont les pays africains ont pu bénéficier dans leurs relations commerciales avec leurs divers partenaires n’ont pas servi à développer ses exportations.

Les Accords de Yaoundé, de Lomé et de Cotonou avec l’Union européenne ont démontré leurs limites à booster le commerce international des pays ACP (Afrique-Caraïbes Pacifique). Ils ont permis aux exportations des pays africains d’accéder au marché européen sans payer de droit de douane, tout en n’appliquant pas de réciprocité aux produits européens. Sans plus. Ce qui peut apparaître comme de l’altruisme européen se révèle donc contre-productif. L’Accord de Cotonou et ses devanciers ont servi à restreindre les ACP à une production circonscrite à quelques matières premières agricoles, objet d’une forte demande européenne, et ont encouragé les pays à une exportation de leurs produits à l’état brut sans valeur ajoutée grâce au système de progressivité des droits de douane.

L’AGOA (African Growth and Opportunity Act), la loi sur le développement et les opportunités africaines, mise en place en mai 2000 par le président Bill Clinton avec le même visage que les accords préférentiels avec l’Europe, n’a pas eu plus d’impacts décisifs sur les exportations africaines vers les Etats-Unis. Tant et si bien que Barack Obama l’a prolongée jusqu’en 2025 et que le très protectionniste Donald Trump ne la considère pas comme une menace pour la balance commerciale américaine. En 2014, près de 70% des échanges commerciaux entre les Etats-Unis et l’Afrique étaient constitués de produits pétroliers.

Ces relations commerciales empreintes de paternalisme sont la bonne conscience des pays riches qui ne peuvent ignorer leur domination outrageuse sur le commerce international, qu’ils ont moulé à leur avantage, et le peu de chance laissée aux pays pauvres de trouver leur chemin dans cette jungle. Aujourd’hui, il est question d’abolir tous les régimes préférentiels au nom de la libre concurrence et de la non-distorsion du commerce international prônées par l’OMC. Les Accords de partenariat économique (APE) sont la traduction imparfaite de ce nouvel ordre commercial. Car ils maintiennent des préférences douanières pour les pays ACP et introduisent des démantèlements tarifaires progressifs au bénéfice l’Union européenne.

Ce que l’Afrique veut, c’est de pouvoir produire et faire commerce sans entorse. Un doux rêve que les pays riches ne peuvent lui octroyer sans se faire harakiri. Pendant longtemps et encore aujourd’hui, ces pays dopent leur agriculture aux subventions au moment même où il est demandé aux Etats africains de se désengager des secteurs productifs et d’éviter de gaspiller les ressources budgétaires pour soutenir l’agriculture. En 2002, les subventions à l’agriculture des pays de l’OCDE s’élevaient à 300 milliards de dollars (et l’aide publique au développement était estimée la même année à 55 milliards de dollars). Ce montant était de 508 milliards de dollars en 2016. Dénoncées par l’OMC, ces aides, qui ne concernent plus seulement les pays de l’OCDE, mais se généralisent et se densifient dans les pays émergents comme la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, etc., sont camouflées.

Les aides indirectes ne sont pas moins des distorsions condamnables au commerce international, car elles dotent les bénéficiaires de capacités ou de facilités qui leur confèrent des avantages comparatifs indéniables. Par exemple, l’Union européenne fait baisser le budget de la Politique agricole commune (PAC) qui représente 43% de ses dépenses aujourd’hui à 30% entre 2021 et 2027. Mais en réalité, les ressources financières perdues seront transférées aux Etats pour être gérées dans des programmes nationaux. L’OMC a beau relever ces anomalies au cours de ses conférences interministérielles, les rounds de négociations se succèdent et la société civile ne se fatigue pas de dénoncer, mais les subventions perdurent, en mutant à chaque fois, déséquilibrent d’autant le commerce mondial et pénalisent les pays pauvres.

C’est ce qui justifie cette déclaration de Cheikh Tidiane Dieye, directeur exécutif du Centre africain pour le commerce, l’intégration et le développement : « Les pays africains doivent comprendre que le plus gros et le plus important du travail qu’ils ont à accomplir se trouve moins dans des combats perdus d’avance à l’OMC, lesquels permettront, au meilleur des cas, de gagner quelques avantages résiduels, que dans des réformes intérieures hardies en vue de transformer leurs structures économiques, consolider leurs relations commerciales avec leurs voisins dans le cadre des politiques d’intégration régionale, et enfin acquérir des compétences techniques appropriées. »

En creux de ce propos, on entend qu’aucune aide ou préférence offerte ne sera à la hauteur des efforts internes que les pays africains fourniront pour changer les équilibres actuellement défavorables du commerce mondial.

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