Les pays africains producteurs de fèves de cacao occupent des positions de leaders dans le classement mondial. Malheureusement, ils ne tirent qu’une portion congrue des ressources de cette activité de production, du fait de l’inexistence d’un tissu industriel local de transformation. Le moment semble être venu pour ces producteurs de faire de l’exportation des fèves brutes une exception.

Selon les statistiques consolidées de l’Organisation internationale de Cacao-Café (ICCO), la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de fèves de cacao, a produit, en 2016-2017, 2,01 millions de tonnes sur une production mondiale estimée à 4,7 millions de tonnes. À l’exportation, elle en a tiré environ 3,350 milliards de dollars. En même temps, les compagnies chocolatières américaines généraient des ventes de l’ordre de 22 milliards de dollars.

Produire pour exporter à l’état brut

Derrière la Côte d’Ivoire, le Ghana et le Cameroun ont respectivement occupé le deuxième et troisième rang au classement des plus grands producteurs africains de fèves de cacao, avec 882.175 tonnes pour l’un et 380.000 tonnes pour l’autre. Cette production a été, pour l’essentiel, destinée à l’exportation à l’état brut. Naturellement, les ressources tirées de ces transactions commerciales ont encore conforté les économies développées, au détriment des intérêts des pays africains producteurs.

Au plan mondial, la Côte d’Ivoire pèse 41% dans la production de cacao en 2017. Le Ghana place la barre à 14% et le Cameroun à 5%. Ces niveaux de production appréciables produisent très souvent des effets boomerang pour les économies nationales en période de surproduction. En Côte d’Ivoire, par exemple, les chiffres du Conseil Café-Cacao (CCC) indiquent que 300 000 tonnes d’invendus ont été enregistrées dans le système en 2016-2017. Ce qui a entraîné un manque à gagner de près de 457 millions d’euros pour le CCC et de 2285,5 millions d’euros pour les recettes publiques liées aux taxes sur les exportations.

De manière générale, de gros efforts sont consentis par les pays africains pour améliorer leurs courbes de production de fèves. En Côte d’Ivoire, le cahier des charges du Conseil Cacao-Café met en exergue la hausse de la productivité et l’amélioration de la qualité, le versement de 60% du prix du marché mondial aux petits producteurs de cacao, la réduction des impôts sur le cacao et le renforcement de la position du pays sur le marché mondial… La réalisation de ces objectifs ambitieux a abouti à l’augmentation du prix minimum garanti aux producteurs. Ce dernier est passé de 1,32 à 1,48 dollar lors la saison 2013/2014.

L’État fortement impliqué

En ce qui concerne le Ghana, l’avènement de l’Agence de régulation des filières Cacao-Café (COCOBOD), aide l’Etat non seulement à avoir la mainmise sur le secteur, mais également à trouver des ressources additionnelles pour appuyer le fonctionnement optimal des activités de production. À cet effet, le COCOBOD, organisme public, a signé en 2017 avec un consortium de 25 banques, un prêt syndiqué de 1,3 milliards de dollars pour financer la campagne 2017/2018. Ce retour à l’interventionnisme étatique après les contreperformances de la libéralisation des années 1990, est le reflet de la volonté du gouvernement ghanéen d’encadrer le prix perçu par les producteurs, de réguler le commerce du cacao et de renforcer le contrôle de qualité. À travers le COCOBOD, le gouvernement ghanéen met également à la disposition des stations de recherche des ressources financières conséquentes pour produire des variétés améliorées de plants et distribue aux producteurs des engrais et des pesticides subventionnés.

S’agissant du Cameroun, c’est le même scénario qui est mis en mouvement pour relancer les filières cacao-café. Après son désengagement en 1991, l’Etat a décidé d’y investir environ 9,2 millions de dollars entre 2010 et 2015. Par l’entremise du Fonds du développement des filières cacao-café (FODECC), des aides sont accordées aux producteurs pour l’acquisition des pesticides et des engrais ainsi que la création de nouvelles plantations. Selon les responsables de l’Office national du cacao et du café qui pilote le FODECC, la nouvelle organisation a permis de rendre disponibles les matières végétales améliorées, plus résistantes et à haut rendement, et de fixer les ambitions de production à 600.000 tonnes.

Penser transformation industrielle

À l’observation, ce qu’il faudrait déplorer dans ces politiques de relance de la filière cacao, c’est qu’elles n’accordent pas de place à la promotion de la transformation industrielle locale des fèves de cacao, afin de créer une valeur ajoutée pour les économies nationales. Le trio africain, constitué de la Côte d’Ivoire, du Ghana et du Cameroun, qui exporte plus de 70% des fèves brutes sur le marché mondial, semble ne pas intégrer l’urgence du développement des plateformes industrielles dédiées à la filière cacao. Une alternative stratégique qui aurait l’avantage de valoriser les matières premières existantes (fèves de cacao), de modifier la structure des échanges commerciaux et de donner une grande impulsion à la création d’emplois.

Selon l’Agence Ecofin, spécialisée dans l’information économique, à l’occasion du Forum des fonds souverains de la Banque islamique de développement (BID) tenu à Libreville, en mai 2018, les plénipotentiaires des fonds d’investissements agricoles ont plaidé pour une implication progressive du continent africain dans l’industrie chocolatière afin de tirer davantage de dividendes de la transformation des fèves de cacao. Car, précisaient-ils, ces pays exportent 70% des fèves et ne tirent que 3% des revenus globaux issus du commerce des produits de l’industrie chocolatière. Parallèlement, les producteurs directs de fèves en Afrique ne profitent que de 2% de cette manne qui s’élève à environ 100 milliards de dollars l’an, d’après les chiffres de l’International Cocoa and Coffee Organisation (ICCO).

La lueur qui vient du Ghana

Il y a cependant de l’espoir. En marge des petites chocolateries développées dans certains pays africains producteurs de cacao, des projets de moyenne et grande envergure commencent à voir le jour. En mai 2018, l’autorité de régulation du secteur du cacao du Ghana a négocié, avec la Chine, des financements auprès d’Eximbank en vue de la création d’une unité industrielle de transformation des fèves de cacao. Cette unité, dont les études sont en cours, aura une capacité d’absorption de 40 000 tonnes de fèves de cacao. Son coût de construction s’élèvera à 60 millions de dollars financé à hauteur de 35 millions de dollars par la Chine et de 25 millions de dollars par le Ghana. Il y aurait toutes les raisons d’apprécier cette démarche lorsqu’on sait qu’en 2017, la chaîne belge, « Bel RTL », révélait que le chocolatier bruxellois, Pierre Marcolini, a moissonné un chiffre d’affaires de 19 millions d’euros en 2016, alors qu’il n’existe aucun plant de cacaoyer en Belgique.

Tout en souhaitant que des initiatives similaires se multiplient en Afrique, il serait urgent que les pays africains producteurs de cacao trouvent en cette denrée un moyen de réduire l’extraversion de leurs économies et de promouvoir la production des biens manufacturiers plus rentables. Ce faisant, des ressources plus intéressantes pourraient être mobilisées pour, d’une part, densifier l’encadrement des planteurs et augmenter le volume de production et, d’autre part, susciter des joint-ventures entre l’Etat, les opérateurs privés et les investisseurs étrangers aux fins de développer des unités industrielles de transformation des fèves de cacao en produits finis.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here