Dans plusieurs pays africains, les boissons à base de fruits et légumes du terroir ont le vent en poupe, supplantant parfois l’offre des multinationales en cette période où le bio dessine progressivement de nouvelles tendances de consommation notamment en milieu urbain.

Le phénomène s’observe en Afrique centrale, australe, orientale, occidentale ou au Maghreb : l’émergence depuis quelques années d’un marché de jus de fruits naturels en milieu urbain. Illustration de cette percée, la création, dans les grandes surfaces et autres supermarchés, d’espaces dédiés aux jus de goyave, de tamarin, de gingembre, de corossol, d’ananas, de la passion, d’oseille, de banane ou de citron, à côté des traditionnelles boissons gazeuses à base de concentrés de jus. On les appelle Ivorio en Côte d’Ivoire, Délicio au Burkina Faso, Bravo au Bénin, Tropico en Tunisie, Valencia au Maroc. Il y a également le jus de calice d’hibiscus, dénommé Bissap au Sénégal, Karkadé en Egypte, Dah, Oseille de Guinée ou thé rose d’Abyssinie.

Des produits de plus en plus prisés

 Ces jus de fruits africains ont indéniablement le vent en poupe. À Yaoundé, la capitale du Cameroun, ces jus volent peu à peu la vedette à ceux vendus habituellement dans les rayons des supermarchés et conditionnés dans des briques en carton, des sachets plastiques ou des bouteilles en verre. On peut voir dans l’un des supermarchés de la ville une demi-dizaine de ces jus locaux exposée sur les étagères, dans des contenants en bouteilles cassables de 33 cl. Les prix varient entre 500 et 990 F. « Ça dépend du parfum », explique Raoul Nzuassa Nzengue, directeur adjoint de cette grande surface. Dans les autres supermarchés des quartiers Mvan, Ngousso et Bastos toujours à Yaoundé, on trouve également ces boissons. Louise Nouanegue, présidente directrice générale d’une entreprise de fabrication de jus de fruits naturels, déclare qu’elle s’est spécialisée dans la production des jus ayant quatre parfums : gingembre, ananas, goyave et raphia. Des boissons qu’elle livre dans plusieurs espaces marchands du Cameroun. Ces nouveaux jus ont quelque chose de particulier. Ils sont biologiques à 100 %, fabriqués avec des conservateurs

naturels comme du citron. « Ils sont pressés et il n’y a pas d’ajouts chimiques », précise Valérie Ngono. Ce chef d’une entreprise de production de ces jus vient de remporter un appel d’offres dans un grand marché dans l’un des supermarchés en vue de Yaoundé. « Je livre ces boissons dans les grands hôtels de Yaoundé et de Douala et dans quelques magasins », explique-t-elle. Pour la plupart des responsables d’établissements rencontrés, les clients en raffolent plutôt et en redemandent.

De petites entreprises voient le jour

De nombreuses entreprises individuelles ou communautaires ont choisi d’investir dans ce nouveau créneau porteur dans plusieurs pays du continent. Au Sénégal, les jus de bissap, gingembre et tamarin ont conquis de nombreux consommateurs mais aussi des institutions qui les proposent de plus en plus souvent lors des ateliers et séminaires. On peut citer l’entreprise Free Work Service (marque Kumba) qui transforme et vend 3 000 à 4 000 sachets de 25 cl de jus par jour à Dakar et l’entreprise Maria Distribution qui a signé un contrat avec des groupements de la région de Tambacounda pour ses approvisionnements en matières premières. Avec d’autres petites entreprises, comme les GIE Afbar, Takku Liggeey, Safna, Shivet Fruit, elles ont créé une association professionnelle nationale, Transfruleg (transformateurs de fruits et légumes). Les données statistiques sur la production et la consommation des boissons naturelles à base de fruits en Afrique sont rares, sinon pratiquement inexistantes, affirme dans une interview Cécile Broutin, responsable du Pôle environnement, filières et agriculture familiale au Gret. On peut cependant constater que la vente de boissons obtenues par des procédés artisanaux améliorés se développe, ajoute-t-elle. Elle permet de valoriser l’offre saisonnière de fruits, mais aussi d’autres produits tels que les fleurs de bissap et le gingembre, ainsi que des produits de cueillette comme le tamarin et le pain de singe, puis, le fruit du baobab au Sénégal. En outre, on note une demande croissante de ces boissons à base de produits locaux, appréciées pour leur goût, leurs vertus médicinales et leurs prix, que ce soit pour la consommation familiale ou pour la consommation individuelle pendant ou hors repas. Incontestablement, les jus conditionnés dans des sachets soudés, transportés dans des glacières et porte-charges et vendus frais avec des pailles, se sont imposés sur les marchés urbains, grâce à l’amélioration de la qualité et de la durée de conservation par la pasteurisation et la conservation au froid. Après l’entrée de ces jus bio dans les grandes surfaces, ils doivent maintenant trouver leur place dans le réseau de vente des boutiques de quartier, pour être au plus près du consommateur ordinaire. Le défi est de taille, car il n’est pas facile de mobiliser d’importants financements pour une production industrielle soutenue par de grosses campagnes de publicité qui permettront de détrôner dans un avenir proche les boissons gazeuses bien installées malgré les coups de boutoir qu’elles subissent. Par

ailleurs, les possibilités d’exportation sont limitées en raison du prix des fruits souvent élevé en Afrique centrale et de l’Ouest, des difficultés de transport et des barrières réglementaires. Connecter l’offre agricole au marché alimentaire

La vente en frais sur les marchés nationaux est donc la première voie de valorisation des fruits saisonniers. Toutefois, la production de jus et boissons pour la consommation de masse et la production de confitures et sirops pour le marché local haut de gamme (ménages aisés, étrangers et réceptifs touristiques) sont les autres pistes à explorer. Ces créneaux peuvent être exploités par l’industrie, mais surtout par les petites entreprises en mesure de proposer des prix plus compétitifs et de valoriser une offre de produits de cueillette et de fruits très dispersée, nécessitant des opérations préliminaires manuelles pour assurer la qualité des produits finis. Ils constituent donc un creuset d’emplois salariés (ouvriers) et d’auto-emploi pour des dirigeants de petites entreprises. Au total, le développement de la filière agro-alimentaire offre aujourd’hui une réelle opportunité pour mieux connecter l’offre agricole aux marchés alimentaires urbains. Néanmoins, conclut une étude menée au Cameroun, au Sénégal et en Guinée Bissau sous l’égide du CIRAD, plusieurs facteurs semblent limiter la diffusion des jus de fruits au niveau de certains consommateurs. Il s’agit d’arguments culturels selon lesquels les produits sucrés ne doivent pas être beaucoup consommés par les hommes, car ils sont réputés affaiblir leur virilité. Des arguments plus techniques sont également mis en avant, notamment ceux liés aux dispositifs permettant de renforcer la confiance des consommateurs au sujet de la qualité des produits et de leurs conditions de fabrication parfois jugées obscures. Plusieurs consommateurs jugent en effet l’information portée sur les étiquettes insuffisante et aimeraient avoir accès aux sites de production. En tout état de cause, une plus grande rigueur permettrait certainement aux petites entreprises qui produisent ces jus naturels d’augmenter leur crédibilité auprès des consommateurs dans un environnement concurrentiel.

Joël-Rousseau FOUTE

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